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F. Elie Levée

jeudi 2 août 2012, par Frère Paul

Entre Orient & Occident

Frere Elie {JPEG}« Un moine d’Occident », « Portarius » (le Portier) : c’est ainsi que notre F. Élie (Adolphe Levée), spécialiste d’hindouisme et d’ésotérisme chrétien, signait ses articles. Il exprimait par là le cœur de son propos : pratiquer l’ouverture à l’autre comme un moyen d’approfondir sa propre tradition (en l’occurrence, occidentale).

Né à Paris le 13 décembre 1911, fils d’un artisan ciseleur agnostique (mais d’une mère croyante), il passa son enfance à Bordeaux. Diplômé de l’école de commerce de l’avenue Trudaine à Paris, il partit en 1935 pour l’Indochine pour le compte d’une maison de commerce parisienne. En 1939, sur le point de rentrer en France, la guerre l’oblige à rester sur place jusqu’en 1946. Un troisième voyage eut lieu en 1950-1951, à Singapour cette fois.

La terre n’existe que dans le ciel

Le déclencheur de sa vocation religieuse fut un livre du philosophe et orientaliste René Guénon, Orient et Occident, lu en 1931. Le jeune Adolphe parvint à trouver l’adresse de l’auteur ; une correspondance s’engagea, qui dura jusqu’à la mort du maître, en 1951. De Guénon, Adolphe retient le diagnostique sévère sur la culture occidentale techniciste :

« on n’a pas encore pris la mesure du mensonge qui est à la base de tout le développement moderne : se détourner du ciel sous prétexte de conquérir la terre ne peut, en fin de compte, qu’aboutir à voir la terre elle-même se dérober sous nos pieds, car la terre n’existe que dans le ciel. » [1]

De Guénon encore, il adopte l’approche des religions traditionnelles par la métaphysique (l’illumination de l’être) plutôt que par l’histoire.

Enfin, c’est Guénon qui lui fait réaliser l’importance de l’initiation : l’homme ne peut découvrir sa voie la plus propre ni se connaître lui-même qu’à condition de se recevoir d’un autre, ministre de l’Église ou maître spirituel. Ceci vaut en particulier de la foi :

« Il se s’agit pas de croire ce que l’on veut croire, mais de croire parce que l’on veut croire, ce qui est tout différent et ne préjuge nullement du contenu de la foi. La foi repose sur un témoignage et donc porte sur quelque chose qui ne nous est connu que dans et par ce témoignage. Ce qui nous est dit n’entraîne donc pas d’adhésion par ce qu’il est (et que nous ne « voyons » pas) mais par la valeur que nous reconnaissons à la personne du témoin […] D’ailleurs, pour la foi proprement dite, la volonté ne suffit pas : il y faut une grâce. » [2]

Tout cela, F. Élie le trouva au monastère, école de charité.

Le porte-silence de Dieu

Entré en 1951, il prend l’habit le 6 août, fête de la Transfiguration du Seigneur (en rapport avec son nom de religion : Élie), prononce ses premiers vœux le 4 octobre 1953 et ses vœux solennels le 7 octobre 1956. Il travaille comme hôtelier entre 1964 et 1976, portier à partir de 1976 et caissier à mi-temps au magasin à partir de 1988. Sans jamais se départir de son recueillement – il avait coutume de dire que si le prêtre est le porte-parole de Dieu, le moine est son « porte-silence » – il entre en contact direct avec nos hôtes et retraitants, nouant avec certains des liens durables d’amitié. Le journaliste et romancier Gilbert Ganne, devenu son correspondant privilégié, a publié un recueil posthume de ses lettres, sous le titre : Seul avec le monde entier (voir la bibliographie ci-dessous).

Parallèlement, sa réflexion va s’approfondissant. Il confronte les Upanishad (en sanskrit !) et les écrits de saint Thomas d’Aquin et de saint Bernard sur le mystère de Dieu. Ses notes, tapées sur une antique Underwood qui ne le quitte jamais, s’accumulent. Il en tire un livre magistral, publié en 1982 sous le titre : Doctrine de la non-dualité (advaita-vâda) et christianisme, où il défend la thèse selon laquelle les doctrines védântique et chrétienne ne sont pas foncièrement incompatibles : un « non-dualisme » chrétien envisageable, dans la mesure où l’homme est appelé, dans le Christ, à passer du point de vue de la créature (vis-à-vis du Créateur) à celui de Dieu lui-même. Le Vedânta, de son côté, n’est pas panthéiste, contrairement à ce qu’on dit souvent. L’accueil chaleureux, parfois même enthousiaste, réservé à ce livre par les spécialistes des deux religions permet de croire qu’il continuera longtemps à alimenter le dialogue interreligieux.

C’est ainsi, après avoir publié son maître-livre et rassemblé ses articles dans un dernier recueil, qu’il décède subitement, le 1er octobre 1991.

Ce que Dieu aime, c’est ce qu’il va faire naître en nous.

Bibliographie

Frère Élie, Seul avec le monde entier  : lettres de la Grande Trappe, prés. par Gilbert Ganne, Lausanne : L’Age d’homme, 2002. ISBN 2-8251-1548-7.

Élie Lemoine, Theologia sine metaphysica nihil, Paris : Éd. traditionnelles, 1991. ISBN 2-7138-0136-2. Recueil d’articles et de recensions parus dans les Études traditionnelles et les Cahiers de l’Herne.

Un moine d’Occident, Doctrine de la non-dualité (advaïta-vâda) et christianisme  : jalons pour un accord doctrinal entre l’Église et le Vedânta  ; préface de Jean Tourniac, coll. « Mystiques et religions » 31, Paris : Dervy, 1982. ISBN 2-85076-149-4.

Portfolio

Frere Elie - Dans la cour du monastère
Frere Elie
Dans la cour du monastère

Notes

[1] Seul avec le monde entier, p. 118

[2] ibid.

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